Première collaboration avec ma fille de 14 ans, Marine, qui signe là sa première pochette de CD chez Fuga Libera ! Et c'est moi qui suis la triplette rouge de la pochette... N'est-ce pas une belle histoire ? Tout comme celle de cet album, "Visages". Marie Claude Roy et Marie-Claude Solanet signent un album de mélodies accompagnées et me demandent d'en écrire la notice... Le Quatuor Tana apparaît dans le "Nocturne" de Lekeu. Je prends des photos d'une répétition et quelques mois plus tard... hop, voici que sort le CD.











 

Texte de la notice


VISAGES

“Wesen in Wesen sich wiederfindet”
“Stehe still !” – Wesendonck-Lieder
Richard Wagner


Est-ce dans la rencontre qu’un être advient à lui-même ? Dans les rêves croisés, l’intimité des visages parfois se découvre. Et révèle les désirs cachés.

Cet album consacré à Guillaume Lekeu naît d’une complicité féminine heureuse et féconde. Deux regards de femme, l’une chanteuse et l’autre pianiste, se posent sur l’exaltation du compositeur belge, mort trop jeune pour avoir connu l’intensité d’un amour absolu. Lekeu a 18 ans quand il écrit à son ami Aristide Guéry comme il croit peu à l’amour incarné : « Je n’aime et n’aimerai jamais, je puis le jurer, qu’une seule femme : c’est Yseult ou Phèdre, celle que tu voudras, n’importe, en un mot, la femme immatérialisée et épurée par l’art (…) » [22 mai 1888]. À 23 ans, un an avant que la typhoïde ne l’emporte, il confie à Alphonse Voncken dans son abondante correspondance : « Ferai-je jamais ce que je veux faire ? Serai-je un artiste ? Toute la souffrance de ma vie est là (…) la poursuite de cette chose mystérieuse et divine qu’on appelle, quoique le mot soit étrangement ridicule : ‘l’Idéal’. » [26 avril 1893] Ce désir si touchant, la soprano Marie-Claude Solanet l’a attrapé au vol et porté comme un défi, en choisissant d’interpréter six de ses mélodies, écrites entre 1887 et 1892 et partiellement inédites.

On trouve dans ses textes et sa musique (seul le poème Les Pavots est emprunté à Lamartine) le romantisme sombre et mystérieux de la fin du XIXème. De L’ombre plus dense à Quelqu’antique et lente danse, s’étire un songe poétique tout en nuances. Pourtant, une expressivité insoumise et frondeuse perce sous la mélodie. Une étrange beauté, souvent retenue, enfièvre ses airs délicats et bouleverse le rêve éthéré d’un désir pur et sublimé. Les Trois poèmes vont crescendo : la langueur envoûtante de Sur une tombe s’ébroue dans La ronde très animée qui virevolte en comptine, à la fois joyeuse et tendue. Quant au Nocturne, il dévoile entre l’énergie vive du quatuor à cordes et la douceur murmurante du piano, une sensualité passionnée presque insoupçonnée.

Dans un magnifique retournement, deux femmes pleines et vivantes, Marie-Claude Solanet et Marie-Claude Roy, réconcilient l’âme et le corps que ce jeune homme dissociait avec angoisse, effrayé autant que fasciné par les désirs charnels qui auraient pu l’éloigner de la composition. Lekeu méfiant envers toute séduction enivrante puisait régulièrement, chez Beethoven et Wagner, le courage et la force « pour lutter contre les vulgarités de tous les instants et créer cette vie supérieure, parce qu’elle ne se manifeste qu’en notre âme, l’art. » [25 avril 1890, Lettre à Alfred Massau] La soprano et la pianiste l’incarnent avec finesse et engagement.

Elève de César Franck, comme son aîné Henri Duparc, Guillaume Lekeu entendait suivre les enseignements du vieux maître et « mettre dans [sa] musique toute [son] âme ». Dominer la forme, conjuguer invention mélodique et sensibilité personnelle, écrire une œuvre à la hauteur de ses rêves… Autant d’obsessions qui ont profondément marqué le jeune Lekeu et peu à peu paralysé Duparc dont l’œuvre fulgurante se concentre sur quelques années. A 20 ans, les premières mélodies du compositeur français remportent un succès immédiat. Il lui faudra toutefois seize ans pour en écrire treize, intenses et puissantes, fidèles au plus pur romantisme allemand, mais oniriques, ouvertes et d’une liberté pianistique luxuriante. Avec enthousiasme, Ravel les déclara « imparfaites mais géniales ».

Réunir dans un même album Duparc et Lekeu, c’est souligner l’émouvante fragilité de leur parcours et isoler ce tremblement subtil à l’origine de leur exigeante créativité. L’émotion les emporte l’un et l’autre au fil de pages sentimentales et lyriques profondément marquées par l’énergie fantastique des opéras wagnériens. « Chaque mélodie est superbe de vie, de passion et toujours conforme au caractère du personnage qui la chante », écrit Lekeu à sa mère à propos du Vaisseau fantôme le 31 juillet 1889.

Il était évident de compléter ce recueil musical par les cinq Wesendonck-Lieder de leur inspirateur ! Richard Wagner les dédie entre 1857 et 1858 à sa maîtresse Mathilde Wesendonck, au mépris de toute convenance, puisque l’époux de la jeune femme n’est autre que le mécène fortuné du compositeur. La passion, la douleur, les anges et les rêves y consument la raison et embrasent la musique.

Le mot de la fin revient à Guillaume Lekeu, entre l’ivresse accomplie de La ronde et la quête « nocturne » de l’Art le plus sublime :

« Venez, venez, mêlez-vous à la ronde
Qui tourbillonne comme l’onde
Dans le parfum des baisers (…) » (Ronde)

« Cherchant l’invisible joyau
Que va berçant, près du ruisseau,
La chanson murmurante et douce. » (Nocturne)


Isabelle Françaix
 

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