Texte Didier Lamare, après le spectacle En lumière sauvage.
Photographies Isabelle Françaix



Ils sont deux sur le plateau, à danser le tonnerre dans les ténèbres, à danser la violence des tumultes et la sensualité des corps…

Non, il ne faudrait pas commencer comme cela.

Plutôt : ils sont deux sur le plateau, eux les danseurs – elle et lui – et eux les percussionnistes – qui sont trois en plus ce qui finit par compliquer la chose… Deux ensembles ensemble à s’écouter, se regarder, se chercher se trouver se relâcher, à échanger des mouvements et des ruptures, à disparaître dans l’ombre pour mieux renvoyer l’autre dans la lumière. À prendre des coups, à frissonner sous la caresse.

Ou bien : ils sont deux, comme deux morceaux de musique construits en miroir où chacun de nous peut se regarder poser la question du noir et du blanc, de soi et de l'autre, du jouir et du mourir. Deux pièces aux titres surgis de livres de poètes – on ne se refait pas : … cette totalité en ruine…, c'est Christian Bobin, en lumière sauvage, Henry Bauchau. Ce sont deux flashes éblouissant le compositeur, dans le blanc cru desquels il ne faut rien chercher d'autre que le tintement soudain du vertige familier aux poètes zen.

À moins qu'ils soient deux comme cela : la musique et la danse, le compositeur et la chorégraphe, les danseurs et les percussionnistes, à inventer ensemble et à mesure une œuvre qui transmet des choses universelles sur la relation, l'autre, le frisson qui lève sur la peau et le cri qu'on étouffe quand ça fait mal, la fin de toutes choses qui se défont et le sursaut de lumière après l'aube.

Non, décidément, même si c'est ainsi que cela s'est déployé, ce n'est pas exactement comme cela que ça a commencé.



Ça commence dans le studio de danse où ils ont fait résidence autour d'en lumière sauvage. Chorégraphe, compositeur, danseurs, musiciens, on se rencontre, on se parle, un peu pas trop, ce n'est pas forcément le genre de toutes les maisons, alors on fait ensemble ce qu'on sait faire, un geste dansé, une figure aux percussions, une notation musicale et c'est parti… Contact !

Oui, contact : c'est exactement là que ça a commencé. Contact, rencontre, toucher.

Contact entre deux, soi et l'autre, contact des doigts sur la peau, des poings dans les os, on connaît l'histoire, c'est l'histoire de la vie, elle fait du bien elle fait du mal. On la regarde bouger, on l'entend sonner, contact de la main à plat sur la peau des instruments, contact du bois sur le métal, du marteau frappant la caisse de résonnance. L'infinie gradation entre la caresse et le coup, voilà l'affaire de cette double pièce dansée. Voilà pour nous, spectateurs, la première intention du spectacle, comme les danseurs l'ont voulu, travaillé, dans la liberté d'invention et la rigueur des rythmes, dans l'épuisement des muscles jusqu'à l'ivresse.

Contact comme celui – étincelles comprises – qui résulte de la confrontation entre les deux pièces. Plus de noir et d'enfermement sans doute pour … cette totalité en ruine…, enclose dans la bulle autour de ce fauteuil "explicite" – comme on appose de nos jours la mention sur ce qui déborde du lit de la pudibonderie admise. Plus de blanc et de folie débridée en lumière sauvage, ouverte sur tout l'espace du plateau, où s'échangent les contacts entre ceux qui dansent et ceux qui jouent, entre ce qui est très écrit et ce qui est très libre, et d'autant plus ouverte et débridée qu'on la reçoit au miroir de celle qui l'a précédée.

Contact aussi des cultures et des modes de jeu qui ne cessent de monter et de refluer à la marée des percussions, ici l'Afrique des tambours, là le gamelan indonésien, ici la furie d'un chorus jazz-rock, là le chant rythmique des tablistes indiens. Et l'on croirait parfois entendre les motifs discrets d'une électroacoustique unplugged faite à la main…



Tout cela est bien sérieux mais le serait trop s'il n'y avait l'humour et la joie – on le sait, le rire est la kermesse des sans espoir, ou quelque chose comme ça… Il y a du sourire dans ce programme, et du décalage, c'est la marque de fabrique de ces artistes-là et le matériau dansé – cette main baladeuse, cette pichenette moqueuse – emprunte parfois de sa légèreté au contrechamp ludique des répétitions.
De cette … totalité en ruine… à en lumière sauvage, chacun choisira le chemin : histoire de beau couple de chair, ou symbole d'un effondrement intérieur qui s'ouvrirait sur un puits de lumière. Car c'est tout cela à la fois : une destruction avec des morceaux de pierre pour rebâtir, une affaire de bout du tunnel, de fond de l'eau et de jour qui se lève. C'est la conduite généreuse d'une introspection du corps jusqu'à la jouissance sonore – ou l'inverse et à rebours. Chacun ira y puiser son matériau intime, chacun y trouvera l'écho de ce qu'il connaît parce que c'est ainsi qu'elle s'est engagée, cette affaire, entre eux sur la scène et nous dans la salle, pour qu'on y croie, pour qu'on y vibre et qu'on la sente au dedans, avec les souvenirs à partager et les remords inavouables.

Il n'est pas nécessaire d'en savoir plus, il n'est pas interdit non plus d'écouter ce que le compositeur, en sous-main, a dissimulé dans ses partitions. La symbolique des citations musicales, les arcanes cryptés du grégorien. Révélation. Dans la matière sonore de … cette totalité en ruine…, il y a le Lamento d'Arianna de Claudio Monteverdi. Dans l'ombre secrète d'en lumière sauvage, la promesse du Jouyssance vous donneray de Claudin de Sermisy et la jubilation du Chant des oiseaux de Clément Janequin. Tramés dans les deux, des fils de grégorien : les répons de la Semaine sainte, du Golgotha à la résurrection. On écoute sans les entendre – il faudrait appartenir à une caste rare pour en percevoir la réalité sonore – mais qu'importe : il y a quelque chose qui passe à travers nous de cette longue parabole des ténèbres vers la lumière, quelque chose de très mystérieux qui touche aux archétypes. Et cela suffit pour se laisser emporter.


Post-scriptum. Terrasse de café, quelques semaines après. La lumière est vive, un danseur, une danseuse, une chorégraphe rêvent à voix haute de l'avenir du spectacle qu'ils ont porté – comme on porte ses fruits, comme on porte un enfant. Ce n'est sans doute pas pour rien que cette création est née ici, dans le Sud, au soleil. Malgré les corps qui se noient et les histoires qui tournent mal, en dépit des nuits qui n'en finissent pas et des avenirs qui se fracassent, le jour s'est levé, une fois encore, il glisse sur le velours d'une jeune plante en train d'éclore. Et là encore, ce n'est pas la peine d'en savoir plus.

Retrouvez Didier Lamare sur son site : demi-cadratin.
 
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