Mardi 12 mai 2015 - Pôle Instrumental Contemporain - Marseille
Article Didier Lamare - Photographies Isabelle Françaix

Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix
Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix

Programme :
Kaija Saariaho, From the grammar of dreams (1988)
Robert Pascal, Xi ling (2012)
Jean-Baptiste Barrière, Ekstasis (2014)
Pierre-Adrien Charpy, Vivante morte éblouie (2011)
Kaija Saariaho, Lonh (1996)

Quatre compositeurs d’aujourd’hui étaient au programme du concert pour voix seule et électronique donné par la soprano Raphaële Kennedy le 12 mai à Marseille. Nous y étions et l’on va vous faire regretter de ne pas…

Le PIC (pôle instrumental contemporain) est à l’Estaque, ce “village” de Marseille qui n’a somme toute pas tant changé depuis Cézanne et Marquet, vieux quartier populaire et industrieux, encore que les usines, aujourd’hui… Ruelles étroites, stationnement en pagaille, les enfants et leur mère dehors, le dédale des traverses et des arrière-cours, le gros chien débonnaire et la vue sur la mer, en bas. Cela vous a des airs de cliché, on dirait le Sud, le temps dure longtemps… Et c’est pourtant en haut de ce morceau de colline qu’on trouve le PIC – un espace de concert qu’on dirait improbable si le terme n’avait été tant usé. Et qui pourtant l’est, improbable, hors du circuit obligé de la musique contemporaine. Et mériterait sans doute qu’on y accorde plus d’attention : allez, une navette ou deux et la musique d’aujourd’hui – l’autre musique d’aujourd’hui – aurait un nouvel espace et de nouvelles oreilles à ensemencer.

Le PIC © Isabelle Françaix
Le PIC & Isabelle Barrière © Isabelle Françaix


Dedans, la salle de bois blond sent encore un peu la résine — ce qui convient assez naturellement aux compositeurs invités : l'une est finlandaise, les autres ont des accointances provençales, autant de pays complices des pins, sapins et mélèzes. Sur scène, campée droite dans cette pose qui est toute elle – les précieux d’autrefois parlaient de noblesse du port – Raphaële Kennedy est seule. A-t-on seulement idée de combien une chanteuse est seule dans un pareil programme, malgré le plus considérable des orchestres, aux effectifs infinis, aux timbres sans limites ?

Pierre-Adrien Charpy & Jean-Baptiste Barrière © Isabelle Françaix
Pierre-Adrien Charpy & Jean-Baptiste Barrière © Isabelle Françaix

Seule, indiscutablement, mais pas absolument. On ne veut pas seulement faire allusion aux deux compositeurs là-haut chargés de la diffusion sonore – et quand on dit là-haut, entendons-nous : le là-haut d'ici-bas, la console au sommet des gradins… On ne veut pas non plus parler de celle qui, usant de sa caméra comme d'une lanterne magique à faire lever les spectres, enrichira d’incrustations une grande partie des images projetées sur écran durant le concert. Et moins encore de nous, public ; encore que la solitude de l'artiste sur scène n'est, semble-t-il, pas exactement celle que l’on croit quand nous lui faisons face : son chant s’y appuie et nous réverbère. Non, il s’agit surtout de l’unicité relative de la voix passée par “le traitement électronique en temps réel”. L’expression, inélégante, sent encore un peu son geek, mais ne signifie pourtant rien de plus ésotérique qu'une façon nouvelle d'ouvrir et de peupler les espaces musicaux qui se creusent autour de la voix. Voix doublée, redoublée, prise dans l'écho, accompagnée, suivie, anticipée ou rattrapée par ces voix autres qui nous habitent sans qu'on en soit réellement conscient jusqu'à ce qu’un compositeur, justement, les révèle.

Cinq éclats de femme

Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix

Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix

Les deux plus anciennes pièces au programme, composées entre 1988 et 1996 par la Finlandaise Kaija Saariaho, sont aussi celles qui, selon la belle formule de présentation, existaient “avant” Raphaële Kennedy – c’est-à-dire qu’elles n’ont pas été composées pour elle mais qu’elle se les est appropriées ensuite. Ce qui n’est pas qu’une formule puisqu’elle a réenregistré certaines parties vocales de son double électronique.

From the grammar of dreams conduit ce dédoublement vocal si loin que ce pourrait tout aussi bien être un duo pour deux voix d’une femme qui n’est pas tout à fait la même ni tout à fait une autre, et s’aime – pas forcément – et se comprend – pas toujours.

À l’autre bout du voyage et toujours de Kaija Saariaho, Lonh, dont Raphaële Kennedy souligne la valeur de première pierre personnelle dans l’art pas tellement couru de la composition pour voix et électronique. Lonh, grande épopée d’aujourd’hui, pleine de bruit de nature et de fureur de vivre, de résonances inconcevables et de retours d’échos, musique du monde et des passions modernes posée sur des textes écrits au XIIe siècle par le troubadour Jaufré Rudel – amor de lonh, amour de loin en occitan – qui chantaient alors et chantent aujourd’hui l’immuable du sentiment de nous, frères humains.

Les trois autres compositions ont été offertes à la soprano par des compositeurs naviguant dans les mêmes eaux qu’elle.

Xi ling (2012) de Robert Pascal, sur un poème chinois du VIIIe siècle, commence par un surgissement sonore, façon tsunami ou tremblement de terre profonde, le déploiement d’un espace avec quelques dimensions de plus que celui dont nous sommes familiers. La voix y déferle, infiniment ; les nuages sur la montagne, l’eau, les arbres, l’oiseau qui s’envole et la mémoire des choses anciennes bouclent et rebouclent sur la rive d’une méditation sonore proche de l’illumination.

Pièce d’art total comme on en rêvait naguère et que les techniques multimédias d’aujourd’hui rendent possible, Ekstasis (2014) de Jean-Baptiste Barrière – dont c’était la création française – est tout autant morceau de musique que composition d’images et semble là encore travailler la bipolarité. Dans l’échange permanent entre deux voix de femmes engagées, Louise Michel la révolutionnaire et Simone Weill la mystique, on entend souvent des fantômes – peut-être ceux de l’impuissance, de la rage voire de la haine qui peut en naître devant ce qui nous déchire et nous déshumanise. Des fantômes et parfois la prosodie d’une Mélisande qui se rebellerait…

Vivante morte éblouie (2011) de Pierre-Adrien Charpy est une composition audacieuse. Non parce qu’elle nous entraîne, dans le sillage de cette voix de femme et sur les mots d’Albert Cohen, dans la plus intime expression du couple. Mais parce qu’elle ose installer des ambiances immédiatement reconnaissables – les vagues, la pluie, le dehors qui sonne quand on est au plus intérieur de soi – qu’elle renoue avec la pulsation, qu’elle propose un vrai solo d’orchestre électronique, qu’elle assume des consonances sans en faire une question de principe, qu’elle nous invite à la gradation dramatique derrière les volutes orientalisantes. Bref, toutes choses qui ne vont pas forcément de soi par les temps théoriques qui courent…


Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix
Raphaële Kennedy © Isabelle Françaix

Une électronique de cristal

Au cœur de ce programme, donc, la femme, “à elle-même révélée”. Femme qui compose et mots de femmes, désirs de femme et guerres de femme, femme qui chante, femme qui aime, femme qui crie, qui se bat, femme aux voix multiples, voix accordées, ennemies, étrangères, voix prolongée et voix chères qui ne se taisent pas. Et quelles voix… Difficile de caractériser l'essence d'une voix. Sinon par des correspondances que les puristes réprouvent — mais tant pis. Il y aurait des voix du domaine minéral, des voix de métal, des voix de tissus plus ou moins veloutés, moirés, froissés, des voix de porcelaine et d’autres de grès fêlé, des voix de feu et des voix de cendres. Celle de Raphaële Kennedy relèverait – puisqu'il faut bien y arriver maintenant qu'on s’est mis en tête d’en dire le fin mot – du cristal, du translucide, de l'éclat qui surgit sur l'angle du mot. Un cristal où passeraient, insaisissables, des couleurs, comme dans ces vitraux d'aujourd'hui qu’on fond à très vive température ; oui, ce serait quelque chose de cet ordre-là, une voix fusing, virtuose sans esbroufe, un cristal de chair, une transparence incarnée.

Parce qu’il ne suffit pas, comme un cristal bat dans les électroniques, de chanter des phonèmes en usant de tous les moyens d’expression qui font sonner la langue : les chuchotements, les tenus, les filés, les grondements, les souffles, le rauque, le balbutiant, tout le vocabulaire un peu ésotérique et particulièrement imagé de la phonétique, ses dentales, ses glottales et ses fricatives… Il faut aussi, en même temps et avec la même exigence, en tirer la chair et le sang, la palpitation du sens, nous en donner le goût afin d’en transmettre l'émotion. C’est exactement ce qui se passe des deux côtés du miroir de l’électronique, petit miracle renouvelé à chaque instant par l’entrelacement de la voix fixée et de la voix vivante.

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Pour en savoir plus :

- Raphaële Kennedy : site officiel
- Jean-Baptiste Barrière : site officiel
- Pierre-Adrien Charpy : site officiel 
- Kaija Saariaho : site officiel

- Didier Lamare : site officiel

 
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